La semaine dernière, dans la première partie, « Au commencement était le feu », je parlais des toutes premières marques. Voici quelqu’un qui a passé sa vie à les regarder apparaître.

Arno Stern est né le 23 juin 1924 à Cassel, en Allemagne. En 1933, sa famille fuit le nazisme et s’installe en France ; pendant la guerre, il connaît la vie de réfugié, la clandestinité et l’internement dans un camp de travail. En 1946, en banlieue parisienne, on lui confie un atelier dans une maison pour orphelins de guerre. Il donne aux enfants du papier et de la peinture, et fait une observation qui orientera toute sa vie : leurs peintures sont bien plus riches et personnelles quand personne ne leur impose de thème.
En 1949, il ouvre à Paris un atelier, l’Académie du Jeudi, et met peu à peu au point ce qu’il appelle le Closlieu. C’est une pièce toute simple, sans fenêtre, à l’abri du monde extérieur. Les feuilles sont punaisées aux murs. Au centre, la table-palette : 18 couleurs, trois pinceaux pour chacune, prêtes à l’emploi. Enfants et adultes de tous âges peignent côte à côte, debout face au mur.

Le Closlieu
Les règles comptent autant que le lieu. Personne ne commente, ne corrige ni ne félicite. Aucun sujet n’est donné. Chacun décide seul quand sa peinture est finie. Et les peintures ne quittent jamais l’atelier : on ne les emporte pas, on ne les expose pas, on ne les montre pas aux parents. Stern y tenait : ce n’est ni de l’art-thérapie ni un cours de dessin, c’est un jeu — le « Jeu de peindre ».

Au fil de décennies d’observation, et lors de voyages entre 1966 et 1972 auprès de populations restées à l’écart de nos images, il retrouve partout les mêmes figures. Il nomme ce phénomène la Formulation : un code de traces universel — environ soixante-dix formes — qui naît de ce qu’il appelle la mémoire organique, et non de l’imitation. Pour lui, la spontanéité ne s’enseigne pas : on la perd sous le poids des attentes, et on la retrouve quand les conditions s’y prêtent. Il appelait sa démarche « éducation créatrice » : le contraire du conditionnement à la dépendance, une initiation à l’autonomie.
Arno Stern s’est éteint à Chouppes, dans la Vienne, le 30 juin 2024, une semaine après ses cent ans. Sa femme Michèle et leurs enfants poursuivent son œuvre.
Sources: arnostern.com · BnF · Wikipédia