Dans des grottes d’Afrique, et plus précisément d’Afrique du Sud, des archéologues ont trouvé des traces de feu datées de 1,8 million d’années. Le feu a probablement été utilisé bien avant ; ce ne sont que les traces que nous avons trouvées. Là où il y a du feu, il y a du charbon de bois. Là où il y a des petits, chez n’importe quelle espèce de mammifère, il y a du jeu ; et là où il y a du jeu humain, il y a de la curiosité.

Imaginez les doigts d’un enfant Homo erectus qui ramasse ces petits morceaux de charbon et commence à faire des marques sur les parois de la grotte, il y a peut-être deux millions d’années. J’imagine que, pendant très longtemps, ils n’ont fait que des marques ; mais à un moment de l’évolution de nos ancêtres, quelqu’un a décidé de faire une très longue marque. C’est dans cette très longue marque que la pensée est entrée dans le mouvement, et que l’abstraction est devenue visible pour la première fois.
Si vous pouvez tracer une ligne, vous pouvez en tracer deux, trois, ou beaucoup : un, deux, trois, beaucoup. C’est le début des mathématiques ; et si vous tracez des lignes sur une surface, c’est aussi le début de la géométrie. Vous pouvez faire une grille. Vous pouvez faire des triangles, des carrés, toutes sortes de formes géométriques, et des cercles. Vous pouvez mettre un cercle dans un autre, ou un cercle autour d’autres choses. Vous pouvez tracer une croix qui marque le centre d’un cercle.
Ce sont des formulations fondamentales que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les dessins spontanés des enfants, et dans les marques spontanées que vous faites peut-être vous-même quand vous gribouillez en parlant au téléphone. Il y a chez l’être humain un élan fondamental, très ancien, à faire des marques.
Quelqu’un, un jour, a tracé un cercle et mis deux petits cercles à l’intérieur, et a peut-être fait un bond en arrière, stupéfait de voir un visage le regarder. Ajoutez un petit trait pour la bouche, et la ressemblance est complète.
La première représentation : la magie des images. L’image prend vie. Maintenant, vous ajoutez, comme le font les enfants :
– des mains, puis des bras
– des pieds, comme des étoiles, avec des orteils
– des jambes
– un corps
– peut-être des cheveux, des oreilles
Vous devenez plutôt bon. Vous pouvez aussi commencer à dessiner des animaux. Vous pouvez prendre de la terre rouge, de la terre jaune, peut-être de la terre blanche comme l’argile ou la craie, et peindre des tableaux de taille monumentale et d’une beauté à couper le souffle, sans jamais penser à une notion appelée « art », parce que ce que vous faites est simplement une pure expression de la vie.

Je crois que cet élan fondamental est clairement visible dans le travail des enfants, et qu’il existe encore chez les adultes, même s’il a rarement la place de s’exprimer. Il peut surgir, comme je l’ai dit, sans qu’on le veuille, quand on gribouille. Les gribouillis sont extrêmement intéressants : je pense qu’on peut y trouver des traces de notre humanité la plus ancienne, qui remontent à la surface dans ces moments où l’on ne pense pas aux marques que l’on fait.
Quand je le peux, je m’impose de réserver 45 minutes par jour à faire des marques, tout simplement, sans autre intention que l’activité elle-même. J’ai des couleurs déjà préparées et des pinceaux qui attendent. Je prends une feuille de papier bon marché pour la peinture à l’huile, et je laisse apparaître ce qui veut apparaître, avec les couleurs choisies que j’avais préparées.
Et quand le travail est fini, il retourne au feu. Je le brûle, pour être sûr que la seule raison pour laquelle je fais ces marques, c’est l’activité elle-même : entrer dans cet état de travail fluide où l’intuition coule.