Joseph E. Sherriff · Lettre d’atelier
15 octobre 2026
Bonjour,
Depuis Les Marrons, à Saint-Pierre-de-Chartreuse : cette semaine, la deuxième partie de ma série « Pourquoi peindre ? », consacrée à Arno Stern et à son Jeu de peindre ; le stage « Les bases du dessin » le week-end prochain, les 24 et 25 octobre ; et une artiste à l’honneur, Kathleen Hudson.
1) Pourquoi peindre ? (2) — Arno Stern et le Jeu de peindre
La semaine dernière, dans la première partie, « Au commencement était le feu », je parlais des toutes premières marques. Voici quelqu’un qui a passé sa vie à les regarder apparaître.

Arno Stern est né le 23 juin 1924 à Cassel, en Allemagne. En 1933, sa famille fuit le nazisme et s’installe en France ; pendant la guerre, il connaît la vie de réfugié, la clandestinité et l’internement dans un camp de travail. En 1946, en banlieue parisienne, on lui confie un atelier dans une maison pour orphelins de guerre. Il donne aux enfants du papier et de la peinture, et fait une observation qui orientera toute sa vie : leurs peintures sont bien plus riches et personnelles quand personne ne leur impose de thème.
En 1949, il ouvre à Paris un atelier, l’Académie du Jeudi, et met peu à peu au point ce qu’il appelle le Closlieu. C’est une pièce toute simple, sans fenêtre, à l’abri du monde extérieur. Les feuilles sont punaisées aux murs. Au centre, la table-palette : 18 couleurs, trois pinceaux pour chacune, prêtes à l’emploi. Enfants et adultes de tous âges peignent côte à côte, debout face au mur.

Le Closlieu
Les règles comptent autant que le lieu. Personne ne commente, ne corrige ni ne félicite. Aucun sujet n’est donné. Chacun décide seul quand sa peinture est finie. Et les peintures ne quittent jamais l’atelier : on ne les emporte pas, on ne les expose pas, on ne les montre pas aux parents. Stern y tenait : ce n’est ni de l’art-thérapie ni un cours de dessin, c’est un jeu — le « Jeu de peindre ».

Au fil de décennies d’observation, et lors de voyages entre 1966 et 1972 auprès de populations restées à l’écart de nos images, il retrouve partout les mêmes figures. Il nomme ce phénomène la Formulation : un code de traces universel — environ soixante-dix formes — qui naît de ce qu’il appelle la mémoire organique, et non de l’imitation. Pour lui, la spontanéité ne s’enseigne pas : on la perd sous le poids des attentes, et on la retrouve quand les conditions s’y prêtent. Il appelait sa démarche « éducation créatrice » : le contraire du conditionnement à la dépendance, une initiation à l’autonomie.
Arno Stern s’est éteint à Chouppes, dans la Vienne, le 30 juin 2024, une semaine après ses cent ans. Sa femme Michèle et leurs enfants poursuivent son œuvre.
Sources: arnostern.com · BnF · Wikipédia
2) Réflexions techniques — Avant que la peinture commence : composer la scène
Face à un torrent de montagne, la décision la plus difficile est rarement celle de la couleur à mélanger. C'est celle de ce qu'il faut laisser de côté. Une rivière offre bien plus que ce qu'un panneau peut contenir : rochers, embruns, mousse, lumière qui scintille à travers les arbres. Une peinture commence au moment où l'on choisit ses bords.
Les bords d'un tableau sont plus qu'un cadre. Ils sont le premier acte de la composition. Décaler le cadrage de quelques centimètres peut transformer complètement une peinture. Un rocher qui paraissait lourd dans un coin devient l'ancrage de toute la scène, et une tache d'écume claire près du bord entraîne le regard tout droit hors du tableau. Le temps passé à cette étape, souvent sur plusieurs petites esquisses, n'est jamais perdu. Ce que l'on inclut compte, mais ce que l'on exclut compte tout autant. C'est en laissant des choses de côté qu'une peinture gagne en clarté, et souvent en poésie.
Vient ensuite la question de ce qui rendait la scène digne d'être peinte. En général, c'est une seule chose : l'eau qui s'enroule sur une pierre, une lueur turquoise dans une vasque, la lumière accrochée à un rocher mouillé. Cela devient le centre d'intérêt, et tout le reste de la peinture doit le servir. Cette zone mérite la plus grande précision, les contours les plus nets et l'observation la plus attentive, tandis que le reste se retire, plus doux et plus calme.
C'est le contraste qui fait fonctionner tout cela. L'œil va d'abord là où se rencontrent les plus fortes différences : clair contre sombre, chaud contre froid, net contre flou, saturé contre gris. Quand les contrastes sont répartis uniformément sur la toile, le regard erre et rien ne semble important. Quand le contraste le plus fort est réservé au centre d'intérêt et que tout le reste est apaisé, la peinture respire.
Reste enfin le chemin que suivra le regard. Les rivières s'y prêtent à merveille, car l'eau elle-même est un chemin. Une diagonale de mousse, une ligne de pierres ou le sens du courant peuvent faire entrer le spectateur, le conduire jusqu'au centre d'intérêt, puis le laisser circuler doucement dans le tableau plutôt que d'en sortir. Les lignes qui filent droit vers un coin demandent une attention particulière : elles agissent comme une porte de sortie.
Rien de tout cela n'est une règle à appliquer mécaniquement. C'est une manière de regarder. Devant n'importe quel paysage, il est utile de le cadrer avec les mains, de se demander ce qui y est vraiment saisissant, et de remarquer où l'œil se pose en premier. C'est là que la peinture commence.
3) Le week-end prochain — stage « Les bases du dessin », 24–25 octobre

Samedi 24 et dimanche 25 octobre 2026 · 10h–17h
Maison Prataz, Les Échelles
50 rue Jean-Jacques Rousseau, 73360 Les Échelles
Deux jours pour revenir aux fondamentaux : le premier jour, libérer le regard avec les exercices de Betty Edwards (« Dessiner grâce au cerveau droit » — dessin à l’envers, espaces négatifs, contours) ; le second, la construction classique — mise en place, proportions, valeurs, volume — appliquée à un dessin abouti. Ouvert à tous, adolescents et adultes, y compris à celles et ceux qui pensent « ne pas savoir dessiner ».
120 € les deux journées + adhésion à la Maison Prataz (15 € individuel / 20 € famille). Matériel de base fourni. 6 participants maximum. Pour réserver, contactez-moi directement : joseph.e.sherriff@gmail.com · 06 45 76 97 36
Détails: artstage.fr
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4) Artiste à l’honneur — Kathleen Hudson
Kathleen B. Hudson (née en 1986) est une peintre paysagiste américaine qui vit et travaille à Colorado Springs, dans le Colorado. Elle peint à l’huile, en atelier comme sur le motif, et son vrai sujet, c’est la lumière et l’atmosphère : « ce bref instant du lever du soleil où l’air s’emplit d’une lueur dorée, presque irréelle ; une trouée dans l’orage où la lumière perce les nuages lourds », écrit-elle.
Kathleen B. Hudson, Castle Peak, High Summer, huile sur panneau de lin, 46×61 cm.
Elle raconte avoir commencé à peindre dès qu’elle a pu tenir un pinceau ; l’huile est devenue son médium au collège, lorsqu’elle copiait patiemment des tableaux de John Singer Sargent. Diplômée de Harvard (promotion 2009), elle a remporté le Grand Prix du PleinAir Salon avec Bright Morning, Timberline Falls, en couverture du magazine PleinAir en juillet 2017. Elle est membre « Signature » des Plein Air Painters of America et la deuxième plus jeune artiste jamais élue Fellow de l’American Society of Marine Artists ; ses œuvres figurent dans des collections, publiques et privées, sur quatre continents.
J’aime sa franchise sur la peinture en plein air : « Ce n’est pas du tout reposant, confie-t-elle au Harvard Magazine. Ça m’enthousiasme, j’y suis heureuse, mais c’est un peu un combat. » Et sur la raison de le faire : « Je cherche ce qui m’arrête net… Il y a quelque chose de profondément humain dans le fait d’être ému par la nature qui nous entoure. »
Kathleen B. Hudson, Morning Light on Cumberland Falls, huile, 41×51 cm.
Une grande partie de son temps est aujourd’hui consacrée à transformer ses études sur le motif et ses photos de référence en grands tableaux d’atelier. Elle anime aussi des stages de plein air sur les valeurs, la composition et l’atmosphère.
Ses tableaux: kathleenbhudson.com · Harvard Magazine, 2024
5) Boutique
Lumière du matin — scène imaginée, haute montagne
Peinture à l’huile · 480 €
Voir le tableau →
Un torrent de haute montagne imaginé, dans la lumière froide et rasante du petit matin : peu de couleurs, une composition dépouillée. D’autres huiles sur le motif sur joseph-sherriff.com.
Merci de m’avoir lu. À bientôt aux Échelles, les 24 et 25 octobre, pour celles et ceux qui viennent dessiner.
Joseph E. Sherriff
Atelier Les Marrons · 34 chemin Isidore · Saint-Pierre-de-Chartreuse
joseph-sherriff.com
joseph.e.sherriff@gmail.com · 06 45 76 97 36



