| Aujourd’hui, j’ai envie de vous présenter un artiste que beaucoup d’entre nous trouvent inspirant par son usage de la lumière et de la brume, lui qui peignait de façon presque abstraite dès le début du XIXe siècle. J’admire son courage d’avoir peint comme personne ne l’avait jamais tenté avant lui, en rompant avec les conventions, toujours fidèle à la nécessité artistique. |
| À l'été 1802, la paix d'Amiens rouvre pour un temps le continent aux voyageurs britanniques, et Joseph Mallord William Turner, 27 ans, part pour les Alpes. C'est son premier voyage à l'étranger ; la Tate y voit sans doute l'expérience fondatrice de sa vie. En remontant l'Isère vers Grenoble, il fait un détour par la Chartreuse, qu'il trouve « abondante en matière romantique ». Son carnet de ce voyage, conservé à la Tate, contient des dessins des gorges du Guiers Mort : Fourvoirie, le pont Pérant, le pic de l'Œillette, un pont sur un torrent. |
| C'est ma rivière. Je peins le Guiers Mort sur le motif presque toute l'année, et je suis touché de savoir que Turner s'est tenu dans les mêmes gorges il y a plus de deux siècles. Regardez bien son dessin : sur un papier gris-beige, au crayon et à la craie, les seules touches de gouache blanche sont posées sur l'eau. Le torrent est la source de lumière de toute la feuille. Quand j'installe mon chevalet au bord de la rivière, c'est aussi ce que je guette : l'instant où l'eau attrape la lumière et devient la chose la plus claire de la vallée. |
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| J.M.W. Turner, Un pont sur un torrent : gorges du Guiers Mort, Chartreuse, 1802. Crayon, craie et gouache blanche. Tate (legs Turner). Photo via Wikimedia Commons, domaine public ; contraste légèrement ajusté. |
| Turner n’a pas oublié la gorge. Vers 1812–1815, à partir de ses études de Chartreuse, il peint à l’aquarelle un moulin dans la vallée, gravé pour son Liber Studiorum et publié le 1er janvier 1816. John Ruskin a remarqué ce choix : « Un autre que Turner aurait peint le couvent… Lui a peint le moulin dans la vallée. » Je le comprends : c’est le torrent et la lumière dans la gorge, pas le monastère, qui me ramènent sans cesse au Guiers Mort. |
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| J.M.W. Turner (dessin), gravé par Henry Dawe, Moulin près de la Grande Chartreuse, Liber Studiorum planche 54, publié le 1er janvier 1816. Eau-forte et manière noire. National Gallery of Art, Washington, domaine public (CC0). L’aquarelle originale (vers 1812–1815) est conservée à la Tate. |
| Dans les décennies suivantes, la lumière devient le vrai sujet de Turner. Dans Le Téméraire remorqué à son dernier mouillage (1839), un vieux vaisseau de Trafalgar remonte la Tamise pour être démantelé, mais ce qu'on retient, c'est le coucher de soleil embrasé et son reflet qui traverse le fleuve. Un critique du Spectator admirait cette année-là « le pouvoir prodigieux de son art à rendre une atmosphère de lumière ». Turner appelait ce tableau son « chéri » et ne l'a jamais vendu. |
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| J.M.W. Turner, Le Téméraire remorqué à son dernier mouillage, 1839. Huile sur toile. National Gallery, Londres. Via Wikimedia Commons, domaine public. |
| À la fin de sa vie, il va plus loin encore. Dans Norham Castle, lever de soleil, peint vers 1845, le château qui domine la Tweed n'est plus qu'une ombre bleue ; ciel, brume et eau se fondent en une seule lueur jaune. |
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| J.M.W. Turner, Norham Castle, lever de soleil, vers 1845. Huile sur toile. Tate (legs Turner). Via Wikimedia Commons, domaine public. |
Paru dans la lettre du 23 octobre 2026
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