| Joseph E. Sherriff · Lettre d’atelier |
| 23 octobre 2026 |
| Bonjour, | | Depuis Saint-Pierre-de-Chartreuse : cette semaine, un artiste à l’honneur : William Turner ; le programme de mes stages ; une suite pratique à l’article de la semaine dernière sur la composition, consacrée au viseur sur le motif ; et la 3e partie de « Pourquoi peindre ? ». | 1) Artiste à l’honneur — J.M.W. Turner : peindre la lumière elle-même| Aujourd’hui, j’ai envie de vous présenter un artiste que beaucoup d’entre nous trouvent inspirant par son usage de la lumière et de la brume, lui qui peignait de façon presque abstraite dès le début du XIXe siècle. J’admire son courage d’avoir peint comme personne ne l’avait jamais tenté avant lui, en rompant avec les conventions, toujours fidèle à la nécessité artistique. | | À l'été 1802, la paix d'Amiens rouvre pour un temps le continent aux voyageurs britanniques, et Joseph Mallord William Turner, 27 ans, part pour les Alpes. C'est son premier voyage à l'étranger ; la Tate y voit sans doute l'expérience fondatrice de sa vie. En remontant l'Isère vers Grenoble, il fait un détour par la Chartreuse, qu'il trouve « abondante en matière romantique ». Son carnet de ce voyage, conservé à la Tate, contient des dessins des gorges du Guiers Mort : Fourvoirie, le pont Pérant, le pic de l'Œillette, un pont sur un torrent. | | C'est ma rivière. Je peins le Guiers Mort sur le motif presque toute l'année, et je suis touché de savoir que Turner s'est tenu dans les mêmes gorges il y a plus de deux siècles. Regardez bien son dessin : sur un papier gris-beige, au crayon et à la craie, les seules touches de gouache blanche sont posées sur l'eau. Le torrent est la source de lumière de toute la feuille. Quand j'installe mon chevalet au bord de la rivière, c'est aussi ce que je guette : l'instant où l'eau attrape la lumière et devient la chose la plus claire de la vallée. |  | | J.M.W. Turner, Un pont sur un torrent : gorges du Guiers Mort, Chartreuse, 1802. Crayon, craie et gouache blanche. Tate (legs Turner). Photo via Wikimedia Commons, domaine public ; contraste légèrement ajusté. | | Turner n’a pas oublié la gorge. Vers 1812–1815, à partir de ses études de Chartreuse, il peint à l’aquarelle un moulin dans la vallée, gravé pour son Liber Studiorum et publié le 1er janvier 1816. John Ruskin a remarqué ce choix : « Un autre que Turner aurait peint le couvent… Lui a peint le moulin dans la vallée. » Je le comprends : c’est le torrent et la lumière dans la gorge, pas le monastère, qui me ramènent sans cesse au Guiers Mort. |  | | J.M.W. Turner (dessin), gravé par Henry Dawe, Moulin près de la Grande Chartreuse, Liber Studiorum planche 54, publié le 1er janvier 1816. Eau-forte et manière noire. National Gallery of Art, Washington, domaine public (CC0). L’aquarelle originale (vers 1812–1815) est conservée à la Tate. | | Dans les décennies suivantes, la lumière devient le vrai sujet de Turner. Dans Le Téméraire remorqué à son dernier mouillage (1839), un vieux vaisseau de Trafalgar remonte la Tamise pour être démantelé, mais ce qu'on retient, c'est le coucher de soleil embrasé et son reflet qui traverse le fleuve. Un critique du Spectator admirait cette année-là « le pouvoir prodigieux de son art à rendre une atmosphère de lumière ». Turner appelait ce tableau son « chéri » et ne l'a jamais vendu. |  | | J.M.W. Turner, Le Téméraire remorqué à son dernier mouillage, 1839. Huile sur toile. National Gallery, Londres. Via Wikimedia Commons, domaine public. | | À la fin de sa vie, il va plus loin encore. Dans Norham Castle, lever de soleil, peint vers 1845, le château qui domine la Tweed n'est plus qu'une ombre bleue ; ciel, brume et eau se fondent en une seule lueur jaune. |  | | J.M.W. Turner, Norham Castle, lever de soleil, vers 1845. Huile sur toile. Tate (legs Turner). Via Wikimedia Commons, domaine public. |
| | 2) Nouveaux tableaux |  | | Joseph E. Sherriff, Under the Bridge Again. Huile sur bois, 100 × 162 cm. | | Under the Bridge Again · huile sur bois · 100 × 162 cm | | J’ai peint ce tableau dans mon atelier, à partir d’un unique dessin au crayon fait sur place. Il doit donc beaucoup à l’imagination, surtout pour l’atmosphère et la lumière. Le pont est le pont Pérant, construit vers 1500. Je suis sûr que Monsieur Turner a emprunté ce pont, et qu’il s’y est arrêté pour admirer les mêmes scènes que moi. | | Pour toute question sur ce tableau, écrivez-moi : joseph.e.sherriff@gmail.com | | 3) Stages |  | | Étude anatomique du torse, crayon, Joseph E. Sherriff. | | Prochain stage : « Les fondamentaux de l’anatomie en dessin ». | Dimanches 15 et 22 novembre 2026 · 10h–17h Maison Prataz, 50 rue Jean-Jacques Rousseau, 73360 Les Échelles 135 € les deux jours (modèle vivant l’après-midi du 2e jour compris) + adhésion à la Maison Prataz 15 € individuel / 20 € famille. Matériel fourni. Tous niveaux, adolescents et adultes. 6 participants maximum. | | Jour 1 : construction géométrique simplifiée (gestes, lignes d’action, volumes de base, à partir de références). Jour 2 : ajout progressif des masses musculaires et des détails anatomiques, avec modèle vivant l’après-midi. Ce stage peut être suivi indépendamment de « L’anatomie en mouvement » en janvier (135 € également). | | À venir : | - « L’anatomie en mouvement » (articulations, bassin et épaules) : 23–24 janvier 2027
- « Le portrait en dessin » : 21 et 28 février 2027
- « Le portrait en peinture » (huile, acrylique ou pastel) : 20–21 mars 2027
- « Rendre les textures en peinture » : 10–11 avril 2027
- « La composition » : 16–17 mai 2027
- « Peinture abstraite : créer la cohérence » : 5–6 juin 2027
| | Tous ces stages ont lieu à la Maison Prataz, aux Échelles, et sont présentés sur artstage.fr. | | Renseignements et inscriptions, directement auprès de moi : joseph.e.sherriff@gmail.com · 06 45 76 97 36 | | 4) ClearIdeas — Nouveau dans Composition Studio : un regard plus juste sur votre composition | | Je travaille depuis quelques mois sur une suite d’applications destinées à fournir à mes élèves et à qui le veut un feedback compétent et toujours disponible. L’intention est de les aider à devenir souverains dans leur emploi des principes sous-jacents à des dessins et tableaux qui “fonctionnent”, par une démarche itérative et personnalisée. | | Composition Studio attribue désormais à chaque tableau une Note de composition sur 10, détaillée critère par critère : équilibre visuel, structure des valeurs, placement du point focal, contraste au point focal, bords et coins, variété des masses, usage de l’espace vide. La note a été calibrée sur plus d’une centaine de chefs-d’œuvre, d’Edgar Payne aux peintres japonais et chinois : la brume et les espaces calmes y sont valorisés, et non pénalisés. | | Pour le démontrer, j’ai soumis un de mes propres tableaux, « Aiguilles », une prairie alpine au pied des sommets. Note : 6,2. Un bord gauche chargé attirait le regard hors du tableau et les valeurs manquaient de structure. En retirant ce bord encombré et une bande d'herbe au premier plan, sans repeindre, la note monte à 8,0 : sommets, lac et grand rocher forment désormais un schéma de clairs et de sombres simple et lisible. |  | | Avant et après : « Aiguilles », de 6,2 à 8,0 par un simple recadrage. | | | Composition Studio sur téléphone : les Fonctions avancées et le point focal indiqué. | | Pour que l’écran reste simple sur téléphone, les nouveaux outils sont regroupés sous Fonctions avancées : | - Viseur : cadrer la scène sur le motif, avec une note en direct, puis capturer.
- Vignettes : comparer d’autres cadrages de votre tableau en petites études de valeurs, chacune avec sa note.
- Structure : une structure suggérée à partir des valeurs (courbe en S, balance romaine…), avec un exemple de maître.
- Plisser et Miroir : les vieux réflexes d’atelier, plisser les yeux pour ne garder que les grandes masses, inverser l’image pour voir les déséquilibres d’un œil neuf.
- Notan : réduire l’image à deux ou trois valeurs.
- Progrès et Vos tendances : suivre vos notes dans le temps, globalement et critère par critère.
| | Votre profil, privé, consultable et modifiable dans Mon profil, permet aux conseils de s’adapter à vous au fil de l’usage. La note mesurée est gratuite. | | À essayer : clearideas.art/composition | 5) Réflexions techniques — Une fenêtre sur le monde : l’usage du viseur| L’article de la semaine dernière défendait l’idée qu’un tableau commence au moment où l’on en choisit les bords et le centre d’attention. Un outil simple rend cette décision plus rapide et plus sûre sur le motif : le viseur. | | Nul besoin qu’il soit sophistiqué. Une feuille de plexiglas transparent, encadrée selon une proportion fixe (souvent 2:3, pour correspondre au panneau), avec une croix tracée au centre qui divise la vue en quatre quadrants. On peut aussi y ajouter une grille des tiers, ou même des quarts. |  | | Le viseur : plexiglas encadré, avec sa grille, tenu devant le motif. | | Tenu devant la scène, le viseur peut être rapproché ou éloigné, déplacé à gauche ou à droite, et la composition change en temps réel. Un rocher glisse dans un coin, une flaque de lumière vient se poser près d’un tiers, une branche gênante sort du cadre. Comme la proportion est celle du panneau, ce que l’on voit à travers le plexiglas est exactement ce qui sera peint. Pas de mauvaise surprise plus tard avec un tableau qui se révèle trop haut ou trop à l’étroit. | | Une fois le cadrage choisi, plus rien ne doit bouger. Ni l’œil ni le viseur ne doivent se déplacer pendant que l’on pose les repères. Que la tête se décale de quelques centimètres, ou que le cadre dérive, et tous les repères glissent. Appuyer le viseur contre quelque chose de stable, garder le coude près du corps et fermer un œil pour regarder depuis un point fixe unique, tout cela est important. | | Les repères principaux sont alors tracés directement sur le plexiglas au feutre fin : la ligne de la rive opposée, le bord du rocher principal, la courbe du courant, et l’endroit qui deviendra le centre d’intérêt. Il faut éviter la tentation de vouloir capter les détails, ce n’est pas encore le moment. |  | | Les repères tracés au feutre sur le plexiglas. | | Ces marques ne sont que de simples repères, rien de plus : un point, un trait court, un contour sommaire. Une composition fonctionne par le placement et par quelques formes simples et fortes. Si les grandes masses sont au bon endroit, le tableau tiendra. Sinon, aucun détail ne le sauvera. | | La surface à peindre (papier, toile, panneau), porte les mêmes repères sous forme de petits points, là où se croisent les axes centraux et les tiers. Comme les deux surfaces partagent la même grille, le report des repères est simple : un rocher juste à gauche de la croix centrale, une rive qui rejoint le bord un peu sous le tiers supérieur. Chaque élément est posé au crayon ou à la peinture fluide, diluée, toujours en formes simples, puis vérifié avec le viseur. |  | | Étude simple de valeurs |  | | Report sur le panneau. | | En une quinzaine de minutes au plus, une composition exploitable est dessinée sur le panneau. Elle est simple et légère, rien n’y est encore précieux, mais les grandes décisions sont prises et ancrées. En extérieur, où la lumière ne cesse de bouger, l’énergie consacrée à la réflexion est mieux employée au début. | | Le viseur ne fait pas les choix à notre place. Il aide à réduire et à organiser les informations juste assez pour qu’ils soient saisis délibérément, et aide à poser des grandes formes. | | Une fois la composition en place, l’étape suivante consiste à décider où iront les clairs et les sombres : l’étude de valeurs, sujet de l’article de la semaine prochaine. |
| | | 7) Boutique | | Des huiles originales peintes sur le motif en Chartreuse sont disponibles dans la boutique : joseph-sherriff.com. |
| Merci de m’avoir lu. |
Joseph E. Sherriff Atelier Joseph Sherriff · Saint-Pierre-de-Chartreuse joseph-sherriff.com joseph.e.sherriff@gmail.com · 06 45 76 97 36 |
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