Face à un torrent de montagne, la décision la plus difficile est rarement celle de la couleur à mélanger. C'est celle de ce qu'il faut laisser de côté. Une rivière offre bien plus que ce qu'un panneau peut contenir : rochers, embruns, mousse, lumière qui scintille à travers les arbres. Une peinture commence au moment où l'on choisit ses bords.
Les bords d'un tableau sont plus qu'un cadre. Ils sont le premier acte de la composition. Décaler le cadrage de quelques centimètres peut transformer complètement une peinture. Un rocher qui paraissait lourd dans un coin devient l'ancrage de toute la scène, et une tache d'écume claire près du bord entraîne le regard tout droit hors du tableau. Le temps passé à cette étape, souvent sur plusieurs petites esquisses, n'est jamais perdu. Ce que l'on inclut compte, mais ce que l'on exclut compte tout autant. C'est en laissant des choses de côté qu'une peinture gagne en clarté, et souvent en poésie.
Vient ensuite la question de ce qui rendait la scène digne d'être peinte. En général, c'est une seule chose : l'eau qui s'enroule sur une pierre, une lueur turquoise dans une vasque, la lumière accrochée à un rocher mouillé. Cela devient le centre d'intérêt, et tout le reste de la peinture doit le servir. Cette zone mérite la plus grande précision, les contours les plus nets et l'observation la plus attentive, tandis que le reste se retire, plus doux et plus calme.
C'est le contraste qui fait fonctionner tout cela. L'œil va d'abord là où se rencontrent les plus fortes différences : clair contre sombre, chaud contre froid, net contre flou, saturé contre gris. Quand les contrastes sont répartis uniformément sur la toile, le regard erre et rien ne semble important. Quand le contraste le plus fort est réservé au centre d'intérêt et que tout le reste est apaisé, la peinture respire.
Reste enfin le chemin que suivra le regard. Les rivières s'y prêtent à merveille, car l'eau elle-même est un chemin. Une diagonale de mousse, une ligne de pierres ou le sens du courant peuvent faire entrer le spectateur, le conduire jusqu'au centre d'intérêt, puis le laisser circuler doucement dans le tableau plutôt que d'en sortir. Les lignes qui filent droit vers un coin demandent une attention particulière : elles agissent comme une porte de sortie.
Rien de tout cela n'est une règle à appliquer mécaniquement. C'est une manière de regarder. Devant n'importe quel paysage, il est utile de le cadrer avec les mains, de se demander ce qui y est vraiment saisissant, et de remarquer où l'œil se pose en premier. C'est là que la peinture commence.